Adieu l’Antoine.

Monsieur Léaud, Cher Jean-Pierre,

C’est les larmes aux yeux et tremblant d’espoir que je prends la plume – c’est évidemment une façon de parler, je vous écris au moyen d’un clavier. Je ne peux pas vous écrire, comme Ingrid Bergman à Rossellini « j’ai vu vos films et je les ai beaucoup appréciés » car c’est bien plus que cela. Nous sommes légion et je suis l’un d’eux : un de ceux qui sans vous ne seraient pas là – ou seraient autre ce qui revient au même ; un de ceux dont vous avez façonné à distance le brinquebalant et grotesque destin, né de l’esprit de votre grâce à l’écran, comme engendré par lui, extension de sa nature, de même substance que lui : je m’appelle Antoine.

Le lien qui nous unit, comme il vous unit à des milliers d’autres Antoine de ma génération, ne devait-il pas finir par faire l’objet d’un film ? Il ne fait à mes yeux guère de doute que l’idée que je vous soumets devait venir, tôt ou tard, à l’un d’entre nous. Je ne suis que le véhicule d’une nécessité qui m’a saisi un soir, de la même manière que le vent choisit une ou deux feuilles mortes pour les arracher au monticule amassé au pied de l’arbre tutélaire.

Le film s’appellera « Adieu l’Antoine ». Son personnage principal sera un de ces Antoine placé sous le commun patronage de Jean-Pierre Léaud et Saint Antoine du désert. Je l’imagine, chômeur, alcoolique, avec pour tout secours dans l’océan d’irréalité qui constitue sa propre vie, cette théâtralité, ces expressions venues de vous, tous ces éléments qui, assemblés pour constituer son corps semblent donner à l’âme de l’enfant qu’il n’a jamais cessé d’être une enveloppe un peu flottante, comme si elle était habillée de vêtements trop grands  pour elle. C’est par l’infusion de vos intonations, l’imitation irrépressible de ces petites inflexions de vos traits, par l’aimantation de la grâce de vos gestes que, le corps engendrant peu à peu l’esprit, se sont formées sa sensibilité, ses sentiments, son tempérament – son âme, enfin. C’est ainsi que, posant sur toute chose un regard effaré, il parvient à survivre et simultanément s’enferme dans ce désespoir que signale le pauvre panache, comme délibérément manqué, qui lui sert à mendier-refuser la tendresse de son prochain.

Le dernier métier d’Antoine, métier pour rire, comme tous les métiers auxquels nous sommes voués, était d’écrire d’émouvantes nécrologies. La dernière qu’il a publiée est celle de France Gall (voir texte ci-joint), il est resté sec pour Anne Sylvestre, et depuis il n’a plus rien sorti. Mais il vit habité par la perspective de votre disparition, et souvent, sur une inspiration, il remet la main à votre nécrologie, ou du moins à la version en cours car il n’en est pas à son premier brouillon – c’est d’ailleurs la seule exception à la règle qu’il s’appliquait autrefois, et qui était de ne jamais commencer à écrire avant le décès de la personne concernée. Régulièrement il se remet à l’ouvrage, tâche d’en parfaire quelque passage – des phrases du style « grâce à lui tous les Antoine ont appris à ne pouvoir être que des enfants perdus, aujourd’hui privés de lui nous voilà perdus au carré » – par instant se levant, il la lit à haute voix avec de grands gestes, puis il va s’assurer sur internet que vous êtes toujours en vie, de peur que l’impulsion qui l’a fait reprendre son ouvrage ne soit en réalité la prémonition de votre mort, prémonition en un sens surnaturelle, mais conforme à la nature de l’essence commune qui le lit à vous.

Et voici qu’un soir, poussant le même « Eurêka j’ai trouvé » qui vous vint autrefois, il se lève de sa chaise et, les yeux écarquillés de cet écarquillement qui vous est propre, décide qu’il ne peut plus attendre et qu’il faut tuer Jean-Pierre Léaud. Il se met aussitôt au travail pour murir son plan.

La faiblesse seule de son tempérament sera cause de l’échec de sa première tentative : se rendant à votre domicile, il vous croise dans l’ascenseur, ou l’escalier : vous le saluez, un flottement s’installe sans que vous ne vous arrêtiez, il n’ose frapper. L’ébruitement de son projet sera cause de l’échec de la seconde tentative qui se déroulera comme en rêve : mise au courant dans l’urgence, une bande de cinéphiles cagoulée vous retiendra contre votre gré afin que vous ne tombiez pas dans l’embuscade tendue. Antoine apprend la chose par la radio, qui parle de prise d’otage ; il suit le direct avec effarement, craint une concurrence, comprends qu’on l’a mis en échec. Mais il a alors l’idée de cesser d’agir seul, et se met en devoir de convaincre tous les Antoine de se joindre à son projet, dans une grande conjuration.

C’est ici que le film prendra toute son ampleur historique et collective. Figure désormais christique, ou anté-christique, l’Antoine initialement seul, s’en ira par les chemins appeler à lui la foule de ses disciples, « Suivez-moi », dira-t-il, comme autrefois Jésus à Simon-Pierre et aux autres apôtres. Mais en vérité, il ne sera que l’occasion pour tous ces hommes voués à la pitralité sans issue de leur échelles de bibliothèques sans bibliothèque, de leurs bateaux miniatures télécommandés, de leurs filatures sans objets… pour tous ces hommes, donc, il ne sera que le déclencheur et tous s’engageront de leur propre mouvement, dans leur entreprise commune, se levant peu à peu comme une marée humaine. Peut être faut-il imaginer cette séquence avec une voix off du genre de celle d’Anna Karina qui dirait des trucs d’un ton à la foi doux et définitif, avec un montage un peu ludique. Quoi qu’il en soit le film se terminerait sur le grandiose champ-contrechamp entre votre visage où la terreur l’aurait enfin emporté sur l’effarement et l’armée montante des Antoine-Zombies déterminés à vous rendre définitivement au néant.

Le second opus – car bien entendu, il s’agira d’une trilogie – le second opus, serait l’occasion d’un complet renversement de perspective. Vous découvrant à l’écran le spectateur comprendrait que vous avez survécu à l’assaut, sans que le film explique jamais comment. Mais, conscient de la menace qui pèse sur vous, vous n’êtes désormais plus qu’un éternel fugitif. Le spectateur vous retrouve par une après midi de printemps, goûtant un court répit dans les allées d’un parc parisien – la démarche entachée d’un je ne sais quoi de bancal, l’œil hagard et déterminé à la fois, comme un guerrier revenant du Viêt-Nam, encore épuisé de la bataille, plus hébété d’avoir connu la proximité de la mort que soulagé d’être en vie. On peut imaginer le parc Monceau, et ses nourrices noires et arabes qui papotent entre elles à proximité de bambins et de poussettes qu’elles surveillent du coin de l’œil. Tout à coup, au détour d’une phrase enfantine : « Antoine ». Vous avisez l’Antoine en question. C’est un bébé d’environ 18 mois dans un couffin. C’est alors que se produit le déclic  – pulsion et révélation tout à la fois. Jean-Pierre Léaud, l’œil injecté de sang se penche sur le couffin et démembre à main nues l’enfant. Premier d’une longue série : à partir de cet instant toute sa vie sera consacrée à immoler un par un tous les Antoine. Cette longue chasse, menée par une proie devenue prédatrice, fera tout l’objet du film.

Viendrait ensuite un troisième et dernier film, encore flou, mais dans lequel finiraient par s’affronter plusieurs camp. L’un résolu à votre élimination, l’autre à votre sauvegarde fut-ce en dépit de vous-même. Cessant de vous appartenir, entravé dans vos projets génocidaires vous y deviendriez une sorte de totem réifié que se disputeraient parmi les ruines du monde des clans ramifiés de schismes inextricables, voués à des cultes sacrificiels tous en rapport avec votre personne.

Voici en peu de mots le projet pour lequel je vous sollicite instamment et pour lequel je ne doute pas de votre collaboration. Je continue à préciser les trois scénario. Je compte rapidement prendre des contacts pour les financements, les moyens, la réalisation. Quoi qu’il en soit, sans vous, Antoine, nous ne serons rien. J’attends avec la plus vive espérance votre réponse positive, car l’époque a besoin de ce film, une génération l’appelle, attend de pouvoir enfin y trouver le réconfort tant attendu.

Antoine. (Encore un.)

Nécrologie de France Gall :

France Gall.

France Gall c’est les chansons de la radio qui nous infusent des émotions qu’on comprend pas, et donc, forcément, c’est l’odeur de la nuit en marche arrière, sanglé sur un siège auto, transpercée soudain par les bips caractéristiques, quand papa oublie un instant les feux après avoir coupé le contact, et qui veulent dire que ça y est on est arrivé. C’est la coolitude des autres qu’on regarde de loin assis dans son coin, avec au fond de son coeur tout vide, une flaque de vague humiliation qui croupit. C’est la victoire spectaculaire quand on veut y croire et qu’on y arrive presque. C’est le coeur gros qui résonne et qui s’épanche en silence. C’est la solitude qu’on fait semblant de pas éprouver quand on danse, et la complicité quand même, plus tard, épuisé, quand il ne reste que les derniers et qu’enfin, la fête finie, la soirée commence. C’est aussi, et sans doute par erreur, cette absurdité sur Charlemagne. Mais quoi qu’il en soit, France Gall sait des choses qu’on n’a dites à personne. France Gall, elle, ne ment pas, et elle ne nous a jamais laissé lui mentir. Elle est la confidente et la gardienne des lancinantes vérités qu’on voudrait taire et qu’on mourrait d’oublier.

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